Un étudiant de dix-huit ans a rendu à la Flandre, le 11 août, ce que quatre-vingts ans de secousses monétaires n’avaient pas entamé : quelque neuf millions d’euros d’or, murés dans la cave d’une ancienne brasserie de Saint-Gilles-lez-Termonde. La presse y a vu un conte d’été. C’est bien mieux que cela : une expérience sur la nature même de la valeur, lancée au sortir de la Seconde Guerre mondiale par une famille de brasseurs, et dont les résultats viennent seulement de tomber.
Le commerce de l’or raffole des alertes. Effondrements annoncés, confiscations imminentes, comptes à rebours : une partie du négoce vit des peurs qu’il entretient. La maison a fait le choix inverse, des faits, des chiffres et du temps long. Gold & Silver Company (GSC), Fonderie-Raffinerie intégrée à Dottignies (Mouscron), analyse, fond, affine et frappe le métal sous un même toit, sous l’agrément de la Monnaie Royale de Belgique et le contrôle d’un essayeur agréé ; sa salle d’expertise reçoit chaque mois des ors sortis des murs, des ourlets et des greniers. Termonde n’est donc pas un fait divers pour la profession : c’est son quotidien, porté à l’échelle d’un roman. Et ce roman démontre, mieux qu’aucun graphique, ce que thésauriser la matière veut dire.
Trésor de Termonde : ce que la Flandre vient de rendre
Les faits d’abord, débarrassés du romanesque. Le 11 août, sur le chantier de rénovation de l’ancienne brasserie Van Assche, un étudiant de dix-huit ans et son collègue de l’entreprise De Brand dégagent, en creusant une tranchée, un lot maçonné dans un mur de cave comblée : des pièces anciennes, dont de vieilles livres d’or britanniques selon la VRT, des pépites et des lingots numérotés, le tout dissimulé dans une caisse. Estimation relayée par la presse flamande : environ neuf millions d’euros. Les ouvriers préviennent aussitôt la police et le propriétaire des lieux ; l’or est sécurisé à Bruxelles, le temps que la recherche d’éventuels ayants droit suive son cours.
L’histoire du lieu tient en trois dates. En 1899, le brasseur Theofiel Van Assche achète le terrain ; la brasserie familiale tourne jusqu’en 1970 ; ses trois enfants meurent sans descendance et la demeure est léguée en 1982 à l’abbaye de Termonde, à charge d’y servir une bonne œuvre, avant de passer au CAW de Flandre-Orientale, une organisation d’aide sociale. L’historien Piet Buyse, ancien bourgmestre de la ville, y lit la cache d’une génération passée par le krach de 1929 et par la guerre : une génération qui avait appris à se méfier des promesses imprimées, et qui a confié sa fortune à la seule matière.
Thésauriser n’est pas cacher : le plus vieux geste monétaire du monde
Le mot mérite qu’on s’y arrête. Trésor vient du grec thesauros, qui ne désignait pas un magot mais un bâtiment : les cités grecques élevaient dans les sanctuaires, à Delphes notamment, de petits édifices appelés trésors, pour y déposer leur or à l’abri des convulsions politiques. Thésauriser, au sens propre, c’est donner un lieu à la valeur. Le geste traverse les civilisations sans prendre une ride : le paysan français cousait ses napoléons dans la doublure du manteau, le brasseur flamand maçonnait ses lingots dans la cave, et les instituts d’émission du vingt et unième siècle font exactement la même chose, avec davantage de cérémonie.
Car c’est le grand contresens des commentaires sur Termonde : la thésaurisation n’est pas une manie d’ancêtre apeuré, c’est une politique de réserve. John Maynard Keynes qualifiait l’étalon-or de relique barbare ; un siècle plus tard, les banques centrales lui donnent tort avec une constance remarquable. Selon le World Gold Council, elles ont acheté plus de mille tonnes d’or par an pendant trois années consécutives, de 2022 à 2024, des niveaux d’achats inédits depuis le milieu du vingtième siècle. La Banque nationale de Belgique conserve pour sa part 227 tonnes. Ce qu’un État fait avec ses caves blindées, la famille Van Assche l’a fait avec un mur de brique : placer une part du patrimoine hors promesse, dans une matière qui ne dépend d’aucune signature.
Termonde et Laarne : la même expérience, deux matériaux
Ce qui rend l’affaire précieuse pour qui réfléchit à la monnaie, c’est qu’elle possède un double. À Laarne, dans cette même Flandre-Orientale, une ferme a rendu en 1996 une cache jumelle, documentée par le Musée de la Banque nationale de Belgique : vingt-deux billets d’avant-guerre, enroulés de fil de coton dans deux bouteilles enterrées sous le sol. Même région, même époque d’enfouissement, même peur, même geste. Une seule variable change : le support. D’un côté le métal, de l’autre le papier. Aucun laboratoire n’aurait conçu un protocole plus propre.
Les résultats sont sans appel. Les billets de Laarne ont d’abord été frappés par l’opération Gutt d’octobre 1944, qui retire les grosses coupures de la circulation et plafonne l’échange à deux mille francs par membre de famille ; puis par des décennies d’inflation ; enfin par la disparition du franc belge en 2002. Les coupures émises avant 1944 ne s’échangent plus : les huit mille quatre cents francs de valeur faciale sont devenus des pièces de musée. L’or de Termonde, lui, est ressorti du mur coté au jour de sa découverte. Le papier a besoin d’un guichet ouvert et d’un émetteur qui honore sa signature ; le métal n’a besoin que d’une balance. Ce qui se compte se dévalue, ce qui se pèse demeure.
La matière n’exige pas de biographie
Un lingot ancien se lit, pour qui sait le lire : les numéros de fonte renvoient à un fondeur et parfois à un registre, les poinçons signent l’essayeur qui a contrôlé le titre, la géométrie du moule date la coulée. Sur le papier, les lingots numérotés de Termonde semblent donc traçables. La réalité du métier invite à plus de modestie. La plupart des fonderies et raffineries européennes de cette époque ont fermé, et leurs registres d’achat ont disparu avec elles. Surtout, le circuit d’alors ne menait presque jamais du fondeur au particulier : on achetait son or à son banquier. L’acheteur inscrit dans les livres de la raffinerie était donc la banque, qui prenait sa commission et revendait au client final, dont le nom ne remontait jamais en amont. Et lorsque la banque a fermé à son tour, absorbée ou liquidée au fil des concentrations bancaires, la dernière trace s’est éteinte avec elle. L’enquête documentaire de Termonde est, selon toute vraisemblance, morte dans l’œuf : quatre-vingts ans ont suffi à effacer toutes les archives qui auraient pu parler.
Voilà peut-être l’enseignement le plus profond de cette découverte : les registres meurent avec les institutions qui les tiennent, le métal leur survit. L’histoire d’un métal et sa valeur sont deux choses distinctes : la première appartient aux archives, quand il en reste ; la seconde ne dépend que du titre et du poids, mesurés aujourd’hui comme en 1940. C’est la force singulière de cette matière, et la raison profonde pour laquelle on la thésaurise : elle porte sa preuve en elle.
La Belgique, terre d’essayeurs, de fondeurs et de numismates, a bâti sa filière sur ce principe : la matière se prouve par l’analyse. Chez GSC, un lot qui sort d’un mur passe au spectromètre ou au densimètre, sur des balances de métrologie dont l’écran est tourné vers le client, et repart avec un devis ligne par ligne ; la maison documente la transaction dans les règles de l’art et analyse ce qu’on lui présente, sans exiger du métal une autobiographie. D’après notre expérience sur le terrain chez Gold & Silver Company, le cas le plus fréquent n’a d’ailleurs rien d’un roman : quelques souverains ou napoléons hérités sans un seul papier, retrouvés en vidant une maison de famille. Vingt minutes d’analyse leur rendent leur valeur exacte, au cours du jour. L’or ne se promet pas, il se prouve.
Quatre-vingts ans plus tard : le pouvoir d’achat au banc d’essai
La maison vient de publier, dans le Guide de l’or, la démonstration chiffrée de cette loi du temps long : au printemps 2002, sur un marché aux bestiaux, une vache valait un billet de mille euros ou dix-sept napoléons ; en 2026, le même billet n’achète plus qu’un tiers de vache, quand les dix-sept pièces en paient quatre. La page Or et pouvoir d’achat, la leçon des dix-sept napoléons déroule les chiffres, les sources et le simulateur. Termonde prolonge simplement la courbe : vingt-quatre ans dans la démonstration, quatre-vingts ans dans le mur. Les vieilles livres d’or du lot contiennent aujourd’hui le même or fin qu’au jour de leur frappe, vers 1900, quand la livre de papier de la même année ne se présente plus qu’en collection. Le temps ne fait pas gagner le métal. Il fait perdre la promesse.
Reste la plus belle ironie de l’histoire. Si aucun ayant droit ne se manifeste, l’or devrait revenir au propriétaire des lieux, le CAW de Flandre-Orientale : la fortune discrète d’une famille de brasseurs financerait alors l’aide aux plus fragiles, quatre-vingts ans après avoir été coulée dans le mur. Les Van Assche n’ont pas laissé une cachette. Ils ont laissé une démonstration : la matière tient parole même quand plus personne ne se souvient de la promesse. L’or physique ne promet pas. Il existe.
De l’or sorti d’un mur, d’un tiroir ou d’une succession ? La salle d’expertise de Gold & Silver Company, à Dottignies (Mouscron), l’analyse devant vous, sur des balances dont l’écran est tourné vers le client, et le cote au cours du jour. Prendre rendez-vous ou passer directement : en dessous d’un kilo d’or, aucun rendez-vous n’est nécessaire.
L’or découvert à Saint-Gilles-lez-Termonde, lors de son inventaire : lingots numérotés et pièces anciennes. Photo : Politie Dendermonde, via VRT NWS.
Questions fréquentes
Peut-on retrouver l’origine d’un lingot d’or ancien numéroté ?
Rarement. Le numéro de fonte renvoie à un fondeur et les poinçons à l’essayeur qui a contrôlé le titre, mais la plupart des fonderies et raffineries européennes de l’époque ont fermé et leurs registres ont disparu avec elles. Le circuit passait en outre par les banques : le nom du client final ne remontait jamais jusqu’au fondeur. La valeur du lingot, elle, ne dépend d’aucune archive : elle se mesure au titre et au poids, au cours du jour.
Que faire de l’or retrouvé dans une maison de famille ou une succession ?
Le faire analyser avant toute chose, sans le nettoyer ni le polir. Pièces cousues dans un ourlet, lingots oubliés dans un coffre, bijoux hérités sans le moindre papier : c’est le quotidien d’une salle d’expertise. L’analyse au spectromètre ou au densimètre rend en quelques minutes sa valeur exacte au métal, papiers ou pas, et la transaction se documente ensuite dans les règles de l’art.
Pourquoi les banques centrales continuent-elles de thésauriser l’or ?
Pour la même raison que la famille de Termonde : placer une part des réserves hors promesse, dans une matière qui ne dépend d’aucune signature. Selon le World Gold Council, les banques centrales ont acheté plus de mille tonnes d’or par an de 2022 à 2024, des niveaux inédits depuis le milieu du vingtième siècle, et la Banque nationale de Belgique en conserve 227 tonnes. La thésaurisation n’est pas une manie d’un autre âge : c’est une politique de réserve.
