Le « cours de l’or » que vous voyez défiler partout n’est, en réalité, le prix de personne.
Ce lundi 29 juin 2026, l’once d’or cote autour de 4 050 dollars, soit près de 114 euros le gramme d’or fin. Ce chiffre s’affiche partout, jusque sur votre application boursière. Et pourtant, à ce prix exact, vous ne pouvez ni acheter ni revendre le moindre gramme de métal. Personne ne vous le dira aussi crûment : alors disons-le ici.
Entre le prix que l’on affiche et le prix du métal que vous tenez en main se creuse un écart. Et cet écart, aujourd’hui, ne cesse de grandir.
Le prix que vous voyez n’appartient qu’à quinze banques
Le fameux cours de l’or n’a rien de magique ni d’universel. Il est fixé deux fois par jour, à 10h30 et à 15h00 heure de Londres, lors d’une enchère électronique administrée par ICE Benchmark Administration, à laquelle participent quinze banques membres du London Bullion Market Association. Ce prix de gros, négocié entre professionnels pour des tonnes de métal, sert de référence à presque tous les produits aurifères de la planète. C’est un prix d’initiés : le particulier, lui, n’y traite jamais.
Deux prix, un seul écart
Sur le terrain, dès l’instant où vous voulez acheter de l’or physique, chaque produit a deux prix. Un prix auquel on vous le vend, toujours au-dessus du cours : c’est la prime. Un prix auquel on vous le rachète, toujours en dessous : c’est la décote. La différence porte un nom que le secteur préfère murmurer : le spread. Rien de scandaleux en soi : authentifier, stocker, assurer, porter le risque de prix, tout cela a un coût légitime. Le problème, c’est quand on vous le cache.
Du papier, presque jamais du métal
Mais ce spread de comptoir n’est que l’écart visible. Il en existe un autre, bien plus vertigineux : celui qui sépare le prix du papier du prix du métal. Car le cours que vous suivez ne naît pas de lingots d’or qui changent de coffre. Il naît de contrats. Chaque jour, près de 20 millions d’onces s’échangent à Londres, presque sans qu’un gramme ne bouge : en cinq ou six séances, le papier brasse une année entière de production minière mondiale. L’argent métal connaît le même vertige. Le prix se forme donc sur des promesses, pas sur du poids. Et ces promesses, on les a déjà truquées : en 2020, JPMorgan a écopé d’une amende record de 920 millions de dollars, et deux de ses responsables des métaux précieux ont été condamnés à la prison pour avoir faussé les cours pendant des années. Le prix « officiel » n’a rien de sacré.
L’Orient et le réel reprennent la main
Pendant que l’Occident fait tourner sa planche à contrats, l’Orient compte en kilos. Depuis 2016, la Bourse de l’or de Shanghai fixe son propre prix de référence, en yuan, à partir de lingots physiques réellement livrés dans ses coffres : pas de promesse, du métal. Quand Shanghai paie plus cher que Londres, la demande physique asiatique ne se reconnaît plus dans le prix fabriqué à l’Ouest. Les banques centrales, elles, ont acheté plus de 1 000 tonnes d’or par an trois années de suite, et exigent la livraison. Et quand le réel se tend, le papier craque : début 2025, des centaines de tonnes ont quitté Londres pour New York, et le délai pour retirer son métal à la Banque d’Angleterre est passé de quelques jours à quatre, voire huit semaines. Le marché qui promet une livraison en deux à trois jours n’a pas tenu parole.
Demain, un cours fixé par ceux qui tiennent le métal
Voilà où mène cette histoire : le vrai prix ne se décide plus dans une salle d’enchères londonienne, mais là où le métal change de mains. Ce sont les acteurs physiques, les Gold Brokers du monde entier, de la Belgique à Singapour, qui créent la liquidité ; ce sont eux qui décident quelles pièces d’or et quels lingots d’or se vendent, s’achètent, et à quel prix. Le papier fixe un indice ; le terrain fixe le réel. Dès lors, une question s’impose : pourquoi laisser ce prix à quinze banques ? Les acteurs du physique pourraient bâtir le leur, une association, un conglomérat mondial de négociants, un étalon adossé à des livraisons plutôt qu’à des promesses, un véritable contrepoids à la LBMA. L’idée tient de l’utopie : elle exigerait une confiance et une discipline que ce marché, éclaté en mille comptoirs, n’a jamais connues. Mais le métal file déjà vers l’est, et le papier se fissure.
Le cours papier appartient à quinze banques. Le métal, lui, appartient déjà à ceux qui le tiennent.
Sarah — Administratrice